Innocence

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Innocence

Elle a su très tôt que l’héroïne pouvait désigner autre chose qu’une blondinette en couverture de la Bibliothèque verte. Elle a fréquenté les boîtes de nuit d’Ibiza bien avant le collège. Elle a fait dix ans de premiers pas en talons aiguilles et tenues vaporeuses, les doigts en éventail devant son visage renversé. Sur son enfance d’objet sexuel, posant chaque soir devant l’objectif de sa mère photographe, dans des mises en scène érotico-macabres, l’actrice et réalisatrice Eva Ionesco n’a jamais entretenu aucun mystère. Pour échapper à ce traumatisme fondateur, elle a compris qu’il fallait le prendre à son propre piège. Inverser les rôles, dévoyer les déviances, hypnotiser les mateurs pour remettre choses et gens à leur place. Puisque sa mère a décidé de l’exposer très jeune aux yeux du monde, Eva Ionesco détourne cette oeuvre et la transforme. Elle montre, à son tour, sous tous les angles et avec une ténacité obsessionnelle, les mille facettes de l’existence qui fut la sienne, avant que la Ddass ne s’en mêle, l’année de ses 11 ans. Elle épuise toutes les formes de regards, comme pour se laver de ceux qui se sont portés sur elle.

Pour vaincre les voyeurs ordinaires qui se sont rincé l’oeil, il lui a bien fallu laver le sien à grande eau. D’abord en le collant derrière une caméra. Eva Iones­co a donc raconté son histoire dans le film My little princess (2010), où Isabelle Huppert campait sa mère abusive, aussi dévastatrice que dévastée. Cinq ans plus tard, elle s’est soumise au regard amoureux de son mari, ­Simon Liberati, qui écrivit, avec Eva (éd. Stock), un magnifique portrait de la femme tourmentée qu’elle ne pouvait que devenir. Voilà qu’aujourd’hui Eva Ionesco prend la plume elle-même, s’en remet aux mots pour chasser les images, et revisite une nouvelle fois l’aberrante éclosion en chambre noire que fut son enfance, sous l’oeil de cobra d’une mère qui lui vola son innocence pour la faire sienne.

Innocence : le beau titre du livre évoque ce transfert pervers de la photographe qui entacha la pureté de sa fille, et se drapa sa vie entière derrière un alibi artistique pour évacuer toute culpabilité. Innocence : le bilinguisme ­­— qu’Eva Ionesco doit à une parenthèse enchantée de sa petite enfance, à San Francisco — fait aussi forcément tinter ce titre à l’anglaise : « in no sense », littéralement « dans le non-sens ». Récit d’une avancée insensée vers l’âge adulte, ce livre funambulesque marche au-dessus d’une béance incompréhensible : l’absence de père. Toute la force de l’écriture d’Eva Ionesco, incisive et lumineuse, fend le brouillard que sa mère a toujours maintenu autour de l’identité de son géniteur. Question de regards croisés, encore et toujours : les rares photos de la petite Eva avec son père ont été prises par sa mère avant ses 3 ans, mais les images imprimées sur la ­réti­ne de l’enfant lui appartiennent.

Celle qui aime tant les vêtements, les étoffes, les chiffons, livre le tout dans un patchwork cousu serré, une tapisserie de réparation faite de lambeaux de souvenirs. « Très vite, j’ai ­voulu apprendre à apprivoiser ma solitude dans toutes sortes de lieux », confie-t-elle. Puisque ses parents défaillants ne parviennent pas à lui donner l’amour qu’elle attend, la fillette a développé une hyper-acuité à son environnement. Troènes, menhirs, sable, bitume, briques, sans oublier les cinq pierres paternelles glissées dans sa main lors d’une rencontre éclair… ­Innocence n’est jamais aussi beau que lorsqu’il se laisse gagner par une force immobile, venue de très loin. Celle qui a permis à Eva Ionesco de rester debout. — Marine Landrot

 

Ed. Grasset, 430 p., 22 € (en librairies le 23 août).

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