Notre vie dans les forêts

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Notre vie dans les forêts

Dans Truismes, le roman qui, en 1996, inaugura son oeuvre, Marie Darrieussecq abordait le thème de la mutation, accompagnant la lente métamorpho­se de sa narratrice en truie. Notre vie dans les forêts, dystopie inquiétante et remar­quable où le tragique se mêle à l’ironie, reprend, vingt ans après, ce sujet familier, cette fois dans un monde surveillé par les drones et les robots. L’héroïne, Viviane, décrit à la première personne son histoire et celle de la société où, hier encore, elle pratiquait la psychothérapie par le biais de la ­médecine du travail. Dans ce « monde à l’envers », une partie de la population a droit à sa « moitié », à savoir un clone qui sert de « réservoir de pièces détachées », garantie d’une vie de très longue durée. La moitié de Viviane s’appelle donc ­Marie, parfait sosie allongé dans un centre de repos, telle une Belle au bois dormant organique.

Mais lorsque s’ouvre la fiction, ­Viviane, Marie et des centaines d’autres ont fui dans les forêts pour retrouver un semblant de liberté sauvage, loin des connexions et des ­technologies extrêmes. Certes, les ­références à 1984, Fahrenheit 451 ou Soleil vert essaiment, tout au long de cette fiction bouillonnante, qui mêle trafic d’organes, obsession de l’éternelle jeunesse et totalitarisme. Subtilement, brillamment, Marie Darrieussecq ajoute ses pro­pres grains de sable, aidée en cela par ­Viviane, personnage en perpétuel retard sur les événements, incapable de nouer tous les fils, perdue, naïve et délicieusement blagueuse. Dans cet univers ­désagrégé, Viviane n’est pas la plus maligne, mais elle sait écouter — elle ne fut pas psychothérapeute pour rien —, suivre son instinct et jouer les détectives à la manière d’un épisode du Club des cinq… chez les hybrides.

A côté de la critique sociale et du propos politique, plus en profondeur, la solitude s’impose comme le thème essentiel de Notre vie dans les forêts. Avançant lentement vers le froid et la mort, Viviane sait qu’elle doit continuer à écrire son expérience, tenir son stylo jusqu’au bout et laisser un ­témoignage. Autour d’elle, les humains ne sauveront pas le monde — ils n’en ont même pas l’intention… — Christine Ferniot

 

Ed. P.O.L, 190 p., 16 €.

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